B-2007-06

Notes sur St Efflam et Ste Enora à Plestin-les-Grèves

par M Jean-Yves Le Moing

La visite de l’église de Plestin permet de faire connaissance avec saint Efflam et sainte Enora et de rappeler les éléments importants de leurs vies ; ils sont représentés par plusieurs statues anciennes dans l’église, qui héberge aussi le tombeau de saint Efflam, surmonté d’un reliquaire. Si les statues anciennes ont une allure un peu figée dans une attitude convenue, la plus récente de saint Efflam, sur le côté droit du choeur, traduit la démarche sportive du destructeur du dragon : on croit voir une statue de Louis XIV jeune en pleine action… ce qui permet de dater la statue vers le milieu du XVIIe siècle.

Sainte Enora doit se contenter de sa statue ancienne : elle tient un livre à la main, symbole de connaissance, de sagesse et d’enseignement. A la chapelle Sainte-Barbe, située près du port de Toul-an-Hery (Toull ar C’hirri), on peut voir plusieurs statues, dont l’une, anonyme, ressemble beaucoup à celle de sainte Enora à l’église, avec le livre à la main ; on en déduit qu’il s’agit probablement de la statue de la sainte provenant de sa chapelle disparue (située autrefois au bas du bourg, près du ruisseau nommé le Dour Meur). La chapelle Sainte-Barbe a aussi récupéré le culte de sainte Enora, protectrice des femmes enceintes et des nourrices.

Statues de Ste Barbe et Ste Enora à la chapelle Ste Barbe

La chapelle de saint Efflam n’a pas disparu, et on peut la voir dans la descente par un chemin raide arrivant à Toull Efflam sur la grève qui porte le nom du saint. La fontaine monumentale associée est plus connue, plus ancienne aussi puisque de style Renaissance, tandis que la chapelle actuelle paraît être un bâtiment sans caractère du XIXe siècle.
Saint Efflam est aussi associé au site de Coz-Ilis, situé en arrière du Grand Rocher sur le plateau, et où se trouvent les restes d’un fanum gallo-romain, probablement converti en église primitive par les immigrés bretons : c’est le site supposé de l’ermitage de saint Efflam, endroit où furent probablement redécouverts ses restes peu avant l’écriture de sa Vita. A proximité, le nom du Veuzit (La Boëxière) témoigne de la présence gallo-romaine.

St Efflam Statue de l’église

Il existe une importante quantité de données historiques et légendaires relatives à saint Efflam et à Plestin ; ainsi, le cartulaire du Mont-Saint-Michel mentionne le prieuré fondé par des moines de l’abbaye au pied du Grand Rocher nommé Hyrglas sur le document relatif à une donation faite en 1086 par Hugues, évêque de Tréguier ( Dom Morice, Preuves I, 460). Ce prieuré paraît avoir été lié à la chapelle Notre-Dame de Lancarré, dont il semble que des restes soient encore reconnaissables dans une habitation au bord de la mer..
Le nom de Roc’h Hirglas a été très déformé au cours des âges, devenant au gré des auteurs Roc’h al Laz (le rocher du meurtre, expression peut-être associée à la Charlezenn, surnom d’une femme nomme Marguerite Charlès qui dirigeait une bande de brigands au XVIe siècle sur la lieue de Grève), Roc’h Ellaz (et pourquoi pas Roc’h Hellas, pour rejoindre la culture hellénisante ?), Roc’h Karlès (encore la Charlezenn ?) ; Hyrglas est aussi connu au Pays de Galles comme nom de personne au Moyen-Age ; c’était le nom donné également à la cloche de saint Paul-Aurélien à Saint-Pol de Léon ; ce nom ne peut pas contenir laz, « meurtre », et ne peut pas non plus se traduire en « long vert » comme le dit Dom Lobineau. On peut rapprocher, sans certitude, le mot glas, « ruisseau » connu en vieux-breton et que l’on trouve par exemple dans le nom Daoulas.
C’est dans ce contexte de prieuré qu’au XIIe siècle s’est peut-être développé la légende de saint Efflam, en reprenant dans la rédaction de la Vita ce qui était connu sur place, comme le fanum devenu ermitage avec le nom Donguel ; ce nom est également difficile à expliquer : don peut être la forme ancienne de den, « homme » ou signifier « profond » ; guel peut être gel ou gwel, signifier « vue » ou « meilleur », ou encore venir du latin cella, « cellule » ; donc aucune certitude. Du fanum devenu Coz-Ilis, le corps de saint Efflam, supposé avoir été redécouvert, fut transféré en 994 à l’église de Plestin, comme le dit Albert Le Grand.

Le nom du saint n’est pas irlandais comme le prétend sa légende : c’est un nom breton[1], composé de eu, « bon » et flamm, « brillant, lumineux ».
La légende du mariage d’Efflam avec Enora est peu réaliste ; cependant Dom Lobineau, qui se flattait d’être plus rigoureux qu’Albert Le Grand en refusant les fables des légendes, n’a pas récusé l’histoire de l’épouse abandonnée par son mari au soir de leurs noces. Son collaborateur Dom Brient, cité par Arthur de la Borderie[2], déclarait : « Cette extravagante légende, que le père Albert Le Grand a pris soin d’accompagner de dates précises, est un monument de l’esprit de fable qui a régné vers le XIVe siècle, depuis que les romans du roi Arthur et autres semblables devinrent à la mode. Comme il y avoit en Basse-Bretagne plusieurs saints dont la mémoire était vénérable et l’histoire peu connue, il se trouva des gens qui se divertirent à leur bastir de méchants romans, qui parurent d’autant plus beaux qu’ils étoient remplis de choses plus extraordinaires, et leur extravagance n’empêcha pas qu’on ne les fourrast, par la suite du temps, dans les Légendaires. »

Ste Enora Statue de l’église

Mais Dom Lobineau, probablement contraint par ses supérieurs, a dû se résigner à retranscrire cette légende devenue populaire, où Enora a rejoint son époux en traversant la mer au moyen d’un coracle en cuir qui s’échoue au Yaudet ; et bien que demeurant en des cellules proches, les deux époux ne se voient jamais, ne discutant qu’au travers d’une porte. Au XIIe siècle, il était exclu que des personnes mariées puissent devenir saints, ce qui a dû fortement influencer l’écriture de la légende, pourtant récusée par la tradition qui disait que les femmes enceintes et les nourrices de Plestin invoquaient sainte Enora pour avoir du lait. Sans doute faut-il corriger la légende en disant qu’ils se marièrent et eurent beaucoup d’enfants… car réputés être fils et fille de roi, ils durent avoir un rôle de dirigeants, au moins sur la paroisse, ce qui ne les empêchaient pas de mener une vie exemplaire…

La valeur historique de la Vie de saint Efflam est très faible, et semble se résumer à l’emplacement de l’ermitage, qui peut également être mis en doute. La lutte contre le dragon laisse rêveur ; quant aux lieux d’origine d’Efflam et d’Enora avant leur mariage, il y a peu de chance qu’on puisse un jour les connaître. Cependant, saint Efflam et sainte Enora semblent avoir réellement existé, ce qui n’est pas le cas de sainte Barbe, dont la chapelle héberge une statue de sainte Enora : il a été reconnu que la vie de sainte Barbe était totalement imaginaire et elle a été rayée du calendrier romain en 1969, bien qu’elle reste patronne de nombreuses confréries… (architectes, artilleurs, pompiers…)

Jean-Yves Le Moing – nov 2008

  1. Claude Evans et Léon Fleuriot, Dictionnaire du vieux-breton, part II, Toronto 1985, p. 454.
  2. A. de La Borderie, Saint Efflam, texte de sa vie latine..., Rennes, 1892.